Elle est arrivée de Belgique début 2023. Émilie Willems a découvert chez nous une réalité structurellement différente de celle des éleveurs européens. Chargée de coordonner les réseaux de référence en élevage (RRE) pour les monogastriques aux Antilles, elle a présenté les résultats techniques et économiques des filières porc et volaille fin novembre. Elle nous a livré quelques explications sur ces données et son regard sur la filière.

Quelle est votre mission ?
Je coordonne pour l’IFIP* et l’ITAVI** les réseaux de référence en élevage pour les filières monogastriques (porc, volaille, lapins) aux Antilles-Guyane. Cette mission entre dans le cadre du vaste réseau INOSYS mis en place par l’Institut de l’élevage (Idele) conformément aux exigences du POSEI piloté par l’ODEADOM avec les ministères de l’agriculture et des outre-mer.
Nous collectons les informations techniques et de performance auprès d’une trentaine de fermes d’élevage. Je récupère les données sur les achats et ventes d’animaux, les chiffres des cotisations, les transports d’animaux auprès des coopératives, sur l’alimentation animale auprès des provendiers. Et bien sûr, la comptabilité agricole des exploitations qui est l’élément-clé de mon analyse.

Que faites-vous de ces informations ?
J’analyse ces données pour établir les résultats techniques et économiques de chaque filière : la rentabilité moyenne d’un élevage, les coûts de production, le prix de revient, le niveau de rémunération de l’exploitant…

Vous avez publié les résultats pour 2021 et 2022, ainsi que les estimations pour 2023. Qu’en retenez-vous ?
La conjoncture économique reste compliquée pour les éleveurs aux Antilles. Pour le porc, le poste alimentation a augmenté de 41% entre 2021 et 2023. Plus globalement chez les monogastriques, l’aliment représente aujourd’hui de 70 à 80% des charges totales d’un atelier. Les prix des intrants et des médicaments ont eux aussi beaucoup augmenté.
Pour limiter les conséquences pour les éleveurs, les coopératives porcines Madivial et Coopmar ont rehaussé les prix de reprise des animaux. Malgré ces efforts, les revenus des éleveurs ont baissé considérablement.

Emilie Willems, 2e à partir de la gauche, lors d’une visite d’exploitation

Dans quelle proportion ?
En 2021 et 2022, on était à peine à un 1/2 Smic en rémunération. En 2023, nos estimations montrent que ce revenu a encore diminué. On parle là du revenu disponible, celui dont dispose l’exploitant pour faire vivre sa famille.
Pour les jeunes éleveurs de porcs, qui ont contracté des prêts d’installation, la situation est difficilement tenable. La gestation des truies est de 3 mois, 3 semaines et 3 jours. Un porc est engraissé pendant 6 mois avant de partir à l’abattoir. Quand un éleveur insémine une truie, il a le résultat un an après. Pour les éleveurs de volailles, la situation est un peu moins complexe.

Comment situez-vous le niveau technique des élevages ici ?
Techniquement, les élevages sont de bon niveau. Beaucoup d’éleveurs ont été formés dans l’hexagone. Le niveau de performance et la productivité sont moindres ici compte tenu des contraintes. On obtient moins de porcelets par truie. Les charges sont plus élevées à cause des intrants. La sécheresse cause aussi de gros dégâts. Dans le poulet, les densités sont bien plus faibles ici. On peut bien sûr faire mieux sur le plan technique.

Dans quel état d’esprit sont les éleveurs ?
On espère tous que la conjoncture récente était exceptionnelle. Que le cours des intrants va revenir à un niveau raisonnable. Les aides importantes du plan de résilience ont permis aux éleveurs de limiter la casse. Mais depuis 2023, leur situation s’aggrave. Je suis frappée par la détresse des éleveurs.

Un mot sur la situation en Guadeloupe…
Elle est un peu meilleure pour plusieurs raisons. Les exploitations sont plus au point techniquement. Les intrants, notamment le prix de l’aliment, sont moins chers. Ils reçoivent davantage d’aides du POSEI. De fait, le revenu des exploitants est meilleur.

Émilie Willems est ingénieure d’étude, titulaire d’un master en production animale et en économie de l’agriculture. Elle a été recrutée en février 2023 par *l’Institut français du porc (IFIP) et **l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (ITAVI) pour coordonner les réseaux de référence en élevage pour les filières monogastriques aux Antilles-Guyane.